Et si arrêter de boire était un acte de liberté ?
T'as dit "non merci" à un verre ce soir. Et là, en moins de trente secondes, cinq personnes veulent savoir pourquoi. Tu dois trouver des excuses.
T'as pas mal à la tête ? T'es enceinte ? Tu prends des médicaments ? Non, non et non. T'as juste pas envie. Et ça, apparemment, ça ne suffit pas.
Essaie de refuser une cigarette. Personne ne demande rien. Un café ? Pareil. Une part de fondant au chocolat ? On te répondra "t'as raison" avec un sourire de connivence.
L'alcool est la seule substance légale où l'abstinence doit se justifier, et où le refus déclenche automatiquement une enquête.
Arrêter de boire, ou même juste boire moins, est encore souvent vécu comme une contrainte, une privation, quelque chose qu'on se "force" à faire.
Et si c'était exactement l'inverse ? Et si, comme un coming out, c'était justement l'acte de choisir soi-même plutôt que de subir ce que les autres attendent ? Et si arrêtait de boire était en fait un acte de liberté?
Pourquoi tu dois toujours te justifier quand tu ne bois pas
Une étude internationale publiée dans une revue de santé publique a suivi des personnes qui ne buvaient pas dans des contextes sociaux.
24% se font régulièrement demander de justifier leur choix. 17% sont activement poussés à boire.
Et les seules raisons considérées comme valides sans discussion : être sportif, être malade, être enceinte.
Juste ne pas vouloir ? Insuffisant.
En France, c'est encore plus chargé. Le vin est une identité nationale à part entière. Refuser un verre peut ressembler à un affront culturel.
Vinclusif le résume bien : "Aucun événement, aucune sortie, aucune célébration ne s'envisage sans alcool."
Le Baromètre Santé de Santé Publique France de 2021 révèle pourtant qu'un Français sur cinq ne boit pas du tout dans l'année. Mais l'abstinence volontaire reste souvent perçue comme le signe d'un problème caché, plutôt que d'un choix serein.
La raison psychologique derrière est fascinante, et un peu dérangeante à entendre.
Quand tu refuses un verre, tu rappelles à ceux qui boivent que c'est un choix. Un choix conscient. Pas un automatisme, pas une nécessité sociale.
Et ça crée un malaise : voir quelqu'un passer une bonne soirée sans alcool met soudain une lumière différente sur le quatrième verre de quelqu'un d'autre.
La pression qu'on te met, c'est rarement de la curiosité sincère. C'est souvent de la gestion de malaise. Tu deviens leur miroir. Et ils préfèrent qu'il soit couvert.
Ce mécanisme explique pourquoi arrêter de fumer se fait dans des applaudissements, alors qu'arrêter de boire déclenche des négociations.
L'alcool, contrairement à la cigarette, s'est tellement installé dans nos rituels sociaux qu'on a oublié qu'on pouvait les avoir sans lui.
La culture bouge quand même. Il y a de plus en plus d’espaces sobres, des soirées sans alcool comme la Sober Party au Badaboum.
Quelque chose est en train de changer.
Dans les espaces queer, arrêter de boire peut ressembler à un coming out
Le monstre du rejet
Dans la communauté LGBTQ+, ces espaces de fête ont été des refuges politiques pendant des décennies. Des endroits où des personnes rejetées de partout ailleurs pouvaient exister sans se cacher.
Et cette histoire a lié l'alcool au sentiment d'appartenir enfin à quelque chose.
Lever le pied dans ces espaces peut donc ressembler à un deuxième coming out.
Même structure émotionnelle : tu dois annoncer quelque chose à ta propre communauté. Tu attends une réaction. Tu anticipes le rejet.
Une lesbienne sobre raconte à Sober : "Quand j'ai arrêté de boire, le Monstre du Rejet grondait. Je n'arrêtais pas de penser à combien de mes proches allaient trouver ça bizarre. Exactement comme la première fois que je me suis affirmée queer."
Le coming out a demandé de choisir ta vérité plutôt que le confort des autres. D'assumer quelque chose que l'environnement ne facilitait pas. De découvrir, souvent après, que d'autres attendaient juste que quelqu'un le fasse en premier.
Et cette dynamique dépasse la communauté LGBTQ+. Beaucoup de gens décrivent le moment où ils annoncent à leurs amis "je ne bois plus" comme un premier coming out.
La première fois qu'ils posent un choix personnel contre une norme sociale très ancrée, dans leur propre cercle. La même peur. Le même courage nécessaire.
La libération queer
Dans la grande majorité des cas, ce monstre du rejet ne se matérialise pas dans la communauté LGBTQ+.
La même femme ajoute : "Ce monstre s'est éteint quand j'ai trouvé du soutien dans des endroits inattendus. Je n'avais pas à choisir entre ma sobriété et ma communauté."
Partout dans le monde, des espaces sobres LGBTQ+ se créent. Queers Without Beers à Londres, des soirées sans alcool à Paris, parce que la communauté est plus grande que ses bars.
Et parce qu'elle est, justement, construite sur l'idée qu'on ne devrait pas avoir à se conformer pour appartenir.
L'organisation Proud and Sober, qui crée des espaces sobres pour la communauté queer depuis plusieurs années au Royaume-Uni, le dit : "La sobriété n'est pas une limitation. C'est une partie de la libération queer."
La communauté LGBTQ+ a construit son histoire sur le refus de se conformer aux normes qu'on n'a pas choisies.
Dire "je ne bois pas" dans un espace où tout le monde boit, c'est exactement cet esprit-là.
Arrêter de boire est un acte de liberté
Il y a une phrase qui revient dans les témoignages sur la sobriété : "La vraie liberté, c'est de pouvoir choisir."
Bernard, abstinent depuis plusieurs années, le dit : "On pense être libre en se modérant. La vraie liberté, c'est de pouvoir choisir complètement de ne pas boire."
Parce qu'en y réfléchissant bien, l'alcool impose des contraintes dont on parle rarement.
Tu choisis un bar en fonction de ce qu'ils servent. Tu planifies ta soirée autour de l'heure de l'apéro. Tu calcules combien tu vas boire avant de rentrer. Tu passes ton dimanche matin à récupérer ton samedi soir. Tu gères la "hangxiété" du lendemain, ce malaise diffus qui colle au réveil après quelques verres de trop.
Arrêter, c'est ne plus dépendre de tout ça. C'est pouvoir aller n'importe où (un café, un concert, une soirée) sans que le lieu soit défini par sa carte de cocktails.
C'est être pleinement présent dans une conversation parce que ton cerveau tourne à pleine puissance. C'est décider de rentrer quand tu veux rentrer, pas quand le dernier verre t'a forcé la main.
Option Zéro le dit bien : "Une fête, ce n’est pas une boisson. C'est une ambiance. C'est la musique, les échanges, le lâcher prise. Ce que vous buvez importe peu."
La vraie question que pose la sobriété n'est pas "comment je vais faire sans alcool ?". C'est "qu'est-ce que j'aimais vraiment dans ces moments ?"
La réponse est presque toujours la même : les gens, la présence, la connexion. Pas le verre.
Arrêter de boire, c'est un choix
Et un choix, ça ne ressemble pas à une contrainte.
Arrêter de boire, ou réduire, quand c'est ce que tu veux, c'est reprendre la main sur quelque chose que la société t'a présenté comme inévitable.
Ça ne te rend pas moins fun, moins social, moins toi. Ça ne te retire pas de ta communauté, que tu sois queer, que tu fréquentes des bars depuis vingt ans ou que tu testes pour la première fois une soirée sans verre.
La seule chose que ça change, c'est que tu décides.
Et Bernard a raison : ça, c'est la vraie liberté.
Un coming out, ça fait toujours peur. Mais qu’est-ce que ça fait du bien d’être soi-même, de s’assumer pleinement et d’être libre.
Par Zoe Duc

