Deuxième Verre, enfin un bar sans alcool à Lyon
Ce bar sans alcool ne se nomme pas Deuxième Verre pour rien. C’est un coup double.
Une ancienne cliente de Karsk Spirits racontait qu'au restaurant, dès qu'elle disait ne pas boire, le serveur repassait discrètement chercher son deuxième verre à vin.
Rudy Guittard, qui travaillait alors chez Karsk Spirits, a gardé l'histoire en tête.
Quand il a ouvert son propre lieu à Lyon mi-décembre 2025, il a décidé de le lui rendre, ce deuxième verre.
De l’autre côté, il y a cette idée qu’on a pas besoin de se modérer avec le sans alcool et les bons mocktails qui y sont proposés.
On l'a rencontré pour comprendre son pari, ce qui s'est passé depuis l'ouverture, et la direction qu'il voit pour le sans alcool en France.
Le constat qui a poussé Rudy à ouvrir un bar sans alcool
Tout part d'une observation sur notre époque actuelle. « Aujourd'hui en 2026, il y a de plus en plus de Français.es qui réduisent ou stoppent leur consommation d'alcool. Et pourtant, l'alcool reste la norme », explique Rudy.
Il appelle ça « le lubrifiant social », toujours collé à l'idée de fête, toujours collé à l'idée d'être cool.
En face, celles et ceux qui ne veulent pas boire, même pour un seul soir, se retrouvent vite catalogué.es. « Stigmatisé.es, questionné.es, relayé.es au statut de ‘chiant.es’, casseur d'ambiance », résume-t-il.
Rudy connaît le sujet de l'intérieur.
Barman puis caviste dans l'univers du sans alcool, il a voulu rassembler ses compétences pour construire autre chose, « un lieu de convivialité où l'alcool ne soit pas le cœur du projet ».
Sa propre vie a aussi joué un rôle dans cette décision. « J'ai passé la quarantaine et je suis père de deux enfants. Ça m'a donné envie de ralentir sur ma consommation d'alcool. Mon corps met également beaucoup plus de temps qu'avant pour se remettre », raconte-t-il.
En cherchant lui-même à boire autre chose en soirée, il tombe sur le même mur que tout le monde.
L'offre sans alcool dans les bars et restaurants n'existe quasiment pas à ce moment-là. « On nous propose des boissons pour enfants, sodas, jus de fruits, ou pire parfois juste de l'eau gazeuse. L'arnaque va jusqu'au virgin mojito. Un mojito sans rhum. Une citronnade... »
Un bar sans alcool comme Deuxième Verre, avec de vraies boissons, ça manquait clairement à Lyon.
Le démarrage que Rudy n'avait pas vu venir
Rudy avait calculé son ouverture au jour près. Fin décembre, quelques jours avant Noël, histoire de prendre ses marques avant l'épreuve du feu, le Dry January, « le mois le plus important de l'année » pour un bar sans alcool.
Ce qu'il n'avait pas anticipé, c'est l'ampleur de la réponse.
Un samedi à plus de 100 couverts
« Je ne m'attendais pas à avoir autant de monde », admet Rudy. Janvier a été « plutôt sport ».
Il a dû prendre un extra en urgence pour tenir le rythme, les soirées complètes se sont enchaînées, et un samedi soir a même dépassé les 100 couverts.
Il met ça sur le compte d'un double effet, la curiosité des Lyonnais.es pour un lieu aussi inhabituel, et la vague du Dry January qui poussait tout le monde vers le sans alcool au même moment.
Le genre de démarrage où tu passes ta soirée à sortir des verres plutôt qu'à te demander si quelqu'un va franchir la porte.
Qui pousse la porte de ce bar sans alcool
Six mois après l'ouverture, le profil de la clientèle s'est dessiné.
Elle est pour l'instant majoritairement féminine, même si les hommes ne manquent pas à l'appel, plutôt entre 20 et 45 ans. Beaucoup de premiers rendez-vous, des groupes d'amis, des collègues qui prolongent leur sortie de bureau.
Il y a même deux ambiances dans une seule soirée. Entre 19h et 21h, c'est l'apéro de sortie de bureau. Vers 22h, l'ambiance change, les verres se font plus posés, souvent au comptoir.
La première fois qu'on pousse la porte, la réaction est toujours un peu la même. « En général la première fois les gens sont un peu sans repères mais poussés par la curiosité », observe Rudy.
Le décor n'aide pas à se repérer tout de suite, dans le bon sens du terme. « Il y a là tous les codes d'un bar classique et on a du mal à croire que tout est sans alcool quand on voit le nombre de bouteilles exposées un peu partout. »
C'est exactement l'effet recherché. « Vivre une expérience immersive et sensorielle. On peut passer un bon moment, une bonne soirée, seul.e ou à plusieurs, boire un verre ou plus même, trinquer, rire, danser... en oubliant même qu'il n'y a pas d'alcool et repartir sobrement. »
Ce qu'on boit chez Deuxième Verre
Ici, personne ne vient pour un jus de fruit tiède. Les gens viennent avant tout pour les cocktails sans alcool, construits à partir d'alternatives aux spiritueux classiques, mais pas seulement.
Rudy fabrique lui-même une partie de ses ingrédients dans son propre labo, avec des temps de préparation qui feraient passer un cocktail classique pour un fast-food.
« Par exemple, une eau de tomates bien pimpée que j'utilise dans ma version revisitée du bloody Mary. Je mets environ 48h à la faire. Certaines teintures me demandent plusieurs semaines pour quelques gouttes dans un cocktail », détaille-t-il.
Et si tu doutes encore qu'un bar sans alcool puisse te surprendre, Rudy a son exemple préféré à te donner.
« Le produit que je trouve vraiment surprenant parce qu’assez bluffant, c'est la bière pression Delta Zéro de chez Brussels Beer Project. On y retrouve tous les marqueurs d'une bonne IPA, l'amertume est bien présente et on peut se tromper sur une dégustation à l'aveugle avec une bière alcoolisée tellement le goût est là ! »
Même le patron du bar s'est fait avoir.
Un lieu culturel avant d'être un bar sans alcool
Demande à Rudy si Deuxième Verre organise des événements, et tu réalises vite que le bar ne s'arrête jamais au comptoir.
«C'est avant tout un lieu de convivialité, un lieu d'échange, de lien social et donc forcément un lieu culturel », pose-t-il d'abord.
Dans le détail, les murs accueillent l'exposition gratuite d'artistes lyonnaises. Certaines soirées sont pensées comme des rencontres, notamment celles organisées avec Comptoir Lumière.
D'autres soirs, ce sont des DJ sets, du stand up ou du théâtre qui prennent le comptoir.
Le lieu prête aussi ses murs à des conférences et à des présentations d'associations du quartier.
Et si tu passes par-là dans quelques mois, tu pourrais bien tomber sur un show burlesque, Rudy y pense déjà.
Ce bar sans alcool ressemble autant à une petite salle des fêtes de quartier qu'à un bar classique. La seule différence, c'est que le verre qu'on te sert n'a jamais contenu une goutte d'alcool.
L’avenir de Deuxième Verre et du sans alcool
Rudy a un avis assez tranché sur où en est le marché du sans alcool, et sur la place de Lyon dans tout ça. « Lyon, c'est pour moi la ville parfaite pour tester un projet culinaire aussi ambitieux. Les Lyonnais.es sont très curieux mais exigeants et ça force la créativité », dit-il.
Il garde d'ailleurs un œil sur la scène cocktail lyonnaise, « très pointue », qu'il espère un jour rejoindre grâce à son propre travail.
Toutefois, sur le marché plus large, Rudy est réaliste.
Le sans alcool continue de grossir chaque année, porté par la communication autour du Dry January, mais Rudy doute que ça devienne une vraie habitude de consommation pour tout le monde.
Il pointe en particulier la catégorie des vins désalcoolisés, qui « ne convient pas tout le monde et est même assez clivante », alors qu'elle capte une grosse partie des investissements du secteur, en partie pour préserver la tradition du vin français.
Du côté des spiritueux sans alcool, il manque encore beaucoup de choses, notamment pour reconstituer les cocktails qui reposaient sur le whisky, la tequila ou le mezcal.
Ça bouge quand même. Rudy voit arriver « plus de créations avec des goûts prononcés, des goûts francs, des partis pris, de l'originalité », exactement ce qu'il faut selon lui pour convaincre les restaurateurs de développer une vraie offre sans alcool.
Cette lucidité, Rudy l'applique aussi à son propre bar sans alcool. Après six mois d'ouverture, il a dû regarder la réalité en face.
Un lieu 100% sans alcool séduit pour son choix de boissons, mais il reste excluant pour toutes les personnes qui veulent, elles, boire un verre d'alcool. « Ça arrive que les gens repartent sans même boire un verre, juste parce qu'il n'y a pas d'alcool », constate-t-il.
Rudy assume d'aimer l'idée du parti pris radical, mais un bar doit aussi tourner. « Ma réalité c'est un besoin de rentabilité financière minimum pour pouvoir continuer d'ouvrir ce lieu chaque jour », explique-t-il.
Il prépare donc un virage.
Deuxième Verre va intégrer un peu de bière et de vin pour proposer une offre plus inclusive, et basculer vers un format no-low, comprendre pas ou peu d'alcool au choix.
Les soirées 100% sans alcool ne disparaissent pas pour autant, elles continueront d'exister au fil des événements.
Une évolution que Rudy assume complètement, dans la continuité de ce qu'il cherche depuis le départ, réunir tout le monde autour d'un verre, peu importe ce qu'il y a dedans.
Direction ton deuxième verre (ou ton premier)
Six mois après avoir ouvert ce bar sans alcool, Rudy a rempli sa salle un samedi soir sans s'y attendre, halluciné devant une bière qu'il croyait presque alcoolisée, et compris qu'un lieu 100% sans alcool ne convient pas à tout le monde, même quand on y croit à fond.
Si t'as déjà ton deuxième verre en tête, ou si ce sera ton tout premier ici, une chose est sûre, personne ne viendra te le retirer.
Direction Deuxième Verre pour voir ce qui se joue cette semaine au comptoir, exposition, DJ set, ou nouvelle recette de labo, et aider Rudy à montrer à la France qu’un bar sans alcool a tout à fait sa place ici.
Pour y aller
4 Rue Romarin, 69001 Lyon, France
@deuxiemeverre.lyon

