Alcool et cinéma : le vin coule à flots, mais la sobriété entre dans le cadre
Prends n'importe quelle comédie française que tu as regardée récemment. Il y a de fortes chances qu'un personnage y débouche une bouteille, trinque à une bonne nouvelle ou noie un chagrin dans un verre de rouge.
Ce n'est pas une impression. Dans le cinéma français, l'alcool est un décor permanent, un accessoire aussi banal qu'une table de cuisine ou une voiture qui démarre. On ne le remarque même plus, tellement il fait partie du paysage.
Sauf qu'un chercheur a pris le temps de compter. Et ses chiffres donnent le vertige.
Pendant que le vin continue de couler à l'écran comme si de rien n'était, quelque chose bouge pourtant en coulisses : la sobriété, longtemps invisible dans nos histoires, commence tout juste à trouver sa place.
Petit tour d'horizon d'un rapport au verre qui se raconte devant la caméra, en France comme ailleurs.
Le vin, ce personnage secondaire qu'on ne quitte jamais des yeux
L'alcool à l'écran, ce n'est pas une vague impression de spectateur. Un enseignant-chercheur l'a mesuré, film par film, scène par scène.
Une scène toutes les vingt minutes
En 2015 et 2016, Foued Cheriet, maître de conférences à Montpellier SupAgro, a visionné avec des étudiants et des confrères 47 succès du box-office français, sortis entre 1970 et 2014.
Au total, 90 heures de long-métrage passées au crible pour une seule question : quelle place le vin occupe-t-il vraiment dans notre cinéma populaire ?
Le résultat est sans appel. Le vin apparaît dans 92 % des films étudiés, avec en moyenne un verre ou une bouteille toutes les 20 minutes, soit 5,2 fois par film.
À noter que l'étude portait uniquement sur le vin et le champagne : les bières et les spiritueux n'ont pas été comptabilisés, ce qui veut dire que la présence réelle de l'alcool à l'écran est encore plus élevée.
Ces 47 films avaient cumulé 400 millions d'entrées en salle, donc cette imagerie a été vue et revue par des générations entières. Le champion toutes catégories reste « La Môme », le biopic d'Édith Piaf sorti en 2007, avec 23 scènes de vin, dont 7 de champagne.
Un placement si naturel qu'il en devient invisible
Ce qui rend ces chiffres intéressants, c'est moins leur ampleur que leur discrétion. Cheriet raconte lui-même que dès qu'on commence à repérer les placements de produits dans les films, on ne peut plus s'arrêter, au point de se gâcher le plaisir de spectateur.
Autrement dit, l'alcool est là en permanence, mais notre cerveau a appris à ne plus le voir.
Les deux tiers de ces apparitions sont des placements de produit à proprement parler, avec une marque bien visible ou citée à l'écran.
Certaines maisons en ont fait un vrai levier marketing : les champagnes Bollinger et Taittinger, ou encore le château Angélus, apparaissent régulièrement dans des productions à gros budget pour associer leur nom à un univers de luxe et de prestige.
Le cas le plus connu au niveau international reste Bollinger, marque officielle de champagne de James Bond depuis des décennies, dont chaque bouteille débouchée à l'écran vaut mieux qu'un spot publicitaire.
Le reste, ce n'est pas du placement payant, c'est le vin utilisé comme un langage. Quand un personnage sert deux verres après une dispute, on comprend qu'il tente une réconciliation. Quand il boit seul au goulot, on sait qu'il va mal, sans qu'aucune réplique ne l'explique.
Le verre est devenu un raccourci que le spectateur décode instantanément, et c'est justement parce qu'il fonctionne si bien qu'on ne le questionne jamais.
Quand le cinéma regarde l'alcool en face
L'alcool n'est pas toujours un simple élément de décor. Il arrive que des films en fassent leur sujet central, et là, le regard change complètement. Ce n'est plus le verre qu'on sert par réflexe, c'est le rapport à la boisson qu'on décortique. Ce basculement dépasse d'ailleurs largement les frontières françaises.
« Un singe en hiver », l'ivresse comme poésie et comme rechute
Impossible de parler d'alcool et de cinéma français sans citer « Un singe en hiver », d'Henri Verneuil, sorti en 1962, avec Jean Gabin et Jean-Paul Belmondo.
Albert, ancien buveur devenu hôtelier en Normandie, a juré à sa femme de ne plus toucher un verre. Il tient sa promesse depuis des années, jusqu'à l'arrivée de Gabriel, un jeune homme qui noie un chagrin d'amour dans l'alcool et qui va rallumer chez lui l'envie de l'ivresse.
Ce qui rend le film intéressant pour nous, c'est sa position ambiguë. L'ivresse y est filmée comme une échappée belle, une évasion poétique, presque héroïque, loin de la déchéance.
Une réplique culte résume tout : « C'est pas le vin qui me manque, c'est l'ivresse. »
Mais le film montre aussi le revers, à travers le personnage d'Albert qui a dû tout arrêter et que ses anciens amis regardent désormais avec méfiance, comme un traître qui aurait quitté le clan.
À la sortie du film « Un singe en hiver », le ministre de la Santé a même tenté de l'interdire, l'accusant de faire l'apologie de l'alcool. C'est dire à quel point la France entretient un rapport passionnel avec la question.
« Drunk », le film qui a osé mettre l'ivresse au centre
L'exemple le plus marquant de ces dernières années nous vient du Danemark.
« Drunk », de Thomas Vinterberg, sorti en 2020, suit quatre professeurs de lycée qui s'ennuient dans leur vie et décident de tester une théorie : l'être humain naîtrait avec un déficit d'alcool dans le sang, et maintenir en permanence un petit taux de 0,5 g par litre rendrait la vie plus riche.
Détail savoureux, cette théorie attribuée au psychiatre norvégien Finn Skårderud est en réalité une invention : le vrai Skårderud a publiquement démenti l'avoir soutenue.
Au début, l'expérience marche. Les quatre amis retrouvent de l'énergie, de l'audace, du plaisir à enseigner. Puis la mécanique se dérègle et l'un d'eux sombre pour de bon.
Vinterberg assume totalement cette ambivalence : il a expliqué que son film était une célébration de l'ivresse autant qu'un portrait lucide de ses effets dévastateurs.
La fin, volontairement ouverte, laisse le spectateur seul face à la question, sans lui dire quoi penser.
Le film a raflé l'Oscar et le César du meilleur film étranger en 2021, preuve qu'un long-métrage entièrement construit autour du rapport à l'alcool peut toucher le monde entier, à condition d'arrêter de le romantiser bêtement.
La sobriété, la grande absente qui fait son entrée
Ces films ont un point commun : ils parlent de l'alcool, jamais vraiment de son absence choisie. Le cinéma de fiction sait montrer l'ivresse festive et la dépendance qui détruit, mais presque jamais quelqu'un qui décide d'arrêter et qui vit ça bien.
Ce vide-là commence enfin à se combler, même si ce n'est pas encore du côté des films.
Dans la fiction, la sobriété reste un angle mort
Quand un personnage arrête de boire au cinéma, c'est presque toujours le même scénario : la cure, la rechute, le modèle des Alcooliques anonymes où un seul verre fait tout basculer.
« Un singe en hiver » en est l'exemple parfait, avec son Albert qui tient bon jusqu'à craquer. La sobriété y est traitée comme une lutte permanente contre soi-même, jamais comme un choix de vie apaisé.
Ce qui manque encore, ce sont des fictions qui montreraient la sobriété autrement : non pas comme le bout d'un chemin de croix, mais comme une décision positive, presque banale, de quelqu'un qui va parfaitement bien et qui préfère juste ne pas boire.
Sur ce terrain-là, le cinéma français a clairement un train de retard sur la réalité sociale du pays.
ABSTORY, la docu-série qui raconte l'après
C'est le format documentaire qui ouvre la voie. Le projet le plus marquant s'appelle « ABSTORY », présenté comme la première docu-série entièrement consacrée à la sobriété.
Elle arrivera sur YouTube le 17 novembre 2026.
Le principe : suivre six personnalités publiques qui ont arrêté de boire, et raconter non pas leur chute, mais ce qui vient après, ce que devient une vie quand elle se reconstruit sans alcool.
La série filme des visages connus dans leur quotidien de sobriété assumée, avec l'idée que dire non à l'alcool dans une société qui le glorifie est un acte fort, à revendiquer plutôt qu'à cacher.
On y retrouve le stand-uppeur et comédien Édouard Deloignon, l'artiste et styliste Thérèse, l'ex-footballeur américain Étienne Boulay, la bassiste Lola Evangelista, l'explorateur et auteur Ulysse Lubin, et Benoît d'Onofrio, alias le sobrelier.
La docu-série est réalisée par Chloé Boutet, portée par la fédération Entraid'addict et soutenue par le Fonds de lutte contre les addictions.
Ce qui la distingue, c'est justement l'angle : on ne parle plus de maladie ou de cure, mais de sobriété comme d'un mode de vie choisi et transformateur.
En parallèle, la télévision généraliste s'empare aussi du sujet. En janvier 2025, France 5 diffusait dans sa collection Les Docs Conso un documentaire au titre parlant, « Sans alcool, la fête est-elle plus folle ? », qui explorait la montée du sans alcool jusque dans les rayons des supermarchés français.
Ce que nos écrans disent de notre rapport à l'alcool
Le cinéma français n'est pas près de ranger les bouteilles. Le vin y restera sans doute un accessoire de tournage aussi courant qu'une cigarette dans un film des années 60, parce qu'il fait partie de la grammaire culturelle du pays.
Les chiffres de Foued Cheriet le rappellent : quand le vin apparaît toutes les vingt minutes pendant quarante ans de succès populaires, il ne s'agit plus d'un choix artistique mais d'un automatisme collectif.
Ce qui change, ce n'est pas la disparition du verre à l'écran, c'est l'apparition d'un contre-champ. À côté des scènes où l'on trinque sans y penser, il y a désormais des films qui interrogent l'ivresse au lieu de la célébrer, et des documentaires qui filment celles et ceux qui ont choisi d'arrêter.
Le chaînon manquant, ce sont les fictions qui oseront enfin montrer la sobriété comme une vie normale et heureuse, et non comme un combat de tous les instants.
Nos écrans ont longtemps raconté une seule histoire de notre rapport à l'alcool. Ils commencent tout juste à en écrire une deuxième, et c'est peut-être le signe le plus clair que les choses bougent pour de bon.


