Pourquoi tu fais des rêves de dingue quand tu arrêtes de boire
Tu arrêtes de boire, ou tu lèves le pied, et les premières nuits deviennent n'importe quoi. Des rêves qui n'en finissent pas, où tu participes un match de quidditch à dos de ptéranodon avec quelqu'un que tu n'as pas vu depuis dix ans.
Tu te réveilles avec tout en tête, parfois un peu secoué, et tu te demandes ce qui se passe dans ton crâne.
Il se passe que ton cerveau récupère quelque chose que l'alcool lui prenait tous les soirs. Et ce quelque chose ne sert pas juste à faire joli pendant la nuit.
À quoi sert la phase où tu rêves
Toutes les phases de ta nuit de sommeil ne font pas le même travail.
La récupération physique se joue surtout dans le sommeil profond, concentré dans les premiers cycles de la nuit. C'est là que ton corps se répare.
La phase de rêve arrive en fin de cycle, et elle s'occupe d'autre chose. Les spécialistes l'appellent sommeil paradoxal : ton cerveau s'active intensément pendant que ton corps reste complètement relâché. Elle occupe 20 à 25 % de ta nuit.
Elle trie ta mémoire et tes émotions
Le rôle exact de chaque phase n'est pas encore complètement tranché par la recherche. Deux fonctions ressortent pourtant régulièrement pour le sommeil paradoxal.
La première, c'est la mémoire.
Pendant le sommeil, ton cerveau rejoue les séquences de la journée pour décider de ce qu'il garde et de ce qu'il laisse filer, un processus décrit notamment par Gabrielle Girardeau, chercheuse Inserm à l'Institut du Fer à Moulin.
La phase de rêve est particulièrement impliquée dans les gestes appris et dans les souvenirs chargés d'émotion.
La seconde, c'est l'émotion.
Perrine Ruby, chercheuse Inserm au Centre de recherche en neurosciences de Lyon, décrit le rêve comme une forme de psychothérapie physiologique : quand un souvenir est rejoué dans un rêve, son intensité émotionnelle diminue.
Ton cerveau reprend ce qui t'a marqué dans la journée et il baisse le volume. L'engueulade du mardi, le message que tu n'as pas digéré, l'angoisse du dossier en cours. Au réveil c'est toujours là, mais ça pique moins.
Quand cette phase est raccourcie, ce travail se fait moins bien. On ne relie jamais ça à son sommeil, on se dit juste qu'on est à cran en ce moment.
Elle arrive surtout juste avant ton réveil
Les phases ne sont pas réparties au hasard dans la nuit.
Une nuit, c'est 4 à 6 cycles d'environ 90 minutes. Le sommeil profond se concentre dans les premiers cycles. La phase de rêve, elle, est beaucoup plus abondante dans la seconde moitié de la nuit, d'après le carnet du sommeil de l'Institut National du Sommeil et de la Vigilance.
Les deux ou trois dernières heures de ta nuit sont donc les plus denses en rêves.
L'alcool décale cette phase et la raccourcit
Un verre le soir t'endort plus vite et te fait tomber comme une masse. La suite de la nuit se passe moins bien.
L'alcool retarde l'arrivée de ta première phase de rêve, et il réduit le temps total que tu passes dedans. Ta nuit dure pareil, mais tu passes moins de temps à faire le tri.
L'alcool fait même l'inverse sur l'autre phase : il augmente ton sommeil profond en première partie de nuit.
La réparation du corps passe donc à peu près. C'est le tri qui saute. D'où la sensation d'avoir bien dormi alors que la moitié du travail n'a pas été faite.
Deux verres suffisent
Une équipe australienne a rassemblé 27 études où le sommeil de volontaires était mesuré en laboratoire, capteurs sur la tête, après consommation d'alcool.
Leur conclusion donne un seuil bas : l'effet sur la phase de rêve apparaît dès deux verres standards, et s'aggrave à chaque verre supplémentaire.
Si tu bois deux verres quatre soirs par semaine, tu rognes ta phase de tri quatre nuits sur sept, toutes les semaines, pendant des années.
Et tu ne t'aperçois de rien
Dans cette même étude, les participants trouvaient leur nuit normale. Certains la trouvaient même meilleure que d'habitude, puisqu'ils s'étaient endormis plus vite.
Les capteurs, eux, enregistraient une nuit amputée.
Personne ne se réveille en se disant qu'il a moins rêvé. Tu arrêtes simplement d'avoir des rêves dont tu te souviens, et au bout d'un moment tu te dis que tu fais partie des gens qui ne rêvent pas.
Quand tu arrêtes, cette phase revient en force
Ton cerveau tient les comptes. Quand tu enlèves ce qui écrasait ta phase de rêve, elle ne reprend pas sagement sa place. Elle dépasse pendant quelques nuits.
Les chercheurs appellent ça un rebond, et c'est documenté après l'arrêt de plusieurs substances qui ralentissent le système nerveux, l'alcool compris.
Pourquoi les rêves deviennent spectaculaires
Trois choses se cumulent.
Tes phases de rêve durent plus longtemps que d'habitude. Un rêve qui aurait fait dix minutes en fait vingt-cinq. Il a le temps de changer de décor trois fois, de convoquer des gens de ton passé et de construire une histoire complète. D'où cette impression de regarder un film.
Ces rêves sont aussi décrits comme plus chargés émotionnellement que la normale. Si tu prends au sérieux ce que dit la recherche sur la fonction de cette phase, ça se tient : ton cerveau a du retard sur son tri, et il s'y remet d'un coup.
Enfin, cette phase était déjà concentrée en fin de nuit. L'allonger la pousse encore plus près de ton réveil, donc tu sors directement d'un rêve quand ton alarme sonne, avec les détails intacts.
Combien de temps dure le rebond
Les premières nuits sont les plus chargées, et ça s'atténue sur quelques semaines pendant que ta nuit se réorganise.
Les tout premiers jours peuvent aussi être agités pour d'autres raisons : tu mets plus longtemps à t'endormir, ton sommeil est moins stable. Ton corps avait pris l'habitude d'être sédaté le soir et il réapprend à faire sans alcool. Ça passe.
Si l'insomnie s'installe au-delà de quelques semaines, autant en parler à un médecin.
Ces rêves ne sont pas nouveaux, ils étaient juste partis
Le réflexe, c'est de voir ces nuits chargées comme un effet secondaire pénible de l'arrêt.
Regarde-les dans l'autre sens. Ces rêves interminables et bizarres, tu en faisais à quinze ans. C'est à ça que ressemble une nuit quand ton cerveau n'a pas d'alcool à éliminer.
Tu l'as perdu sans t'en rendre compte, un dîner à la fois, et avec lui une partie du travail que ton cerveau faisait chaque nuit.
Donc oui, pendant deux semaines tes nuits vont ressembler à du cinéma expérimental. Mais c'est le signe que la machine se remet en route et que ton sommeil fait son travail.

